Jean Serpent : l'illustre chasseur de vipères de Clermont-Ferrand

Jean Serpent : l'illustre chasseur de vipères de Clermont-Ferrand

Jean Serpent : l’illustre chasseur de vipères de Clermont-Ferrand

Louis Saugues était un collectionneur de cartes postales anciennes. Il en a rempli une quantité incroyable dans des classeurs et a laissé son trésor à son épouse Françoise. Parmi les pépites qu'il lui a légué figure une petite collection de cartes représentant un bien étrange personnage. L'homme porte une moustache bien fournie, il a le regard acéré et il est affublé d'une casquette sur laquelle on peut lire « Mort aux vipères ». Sur chacun de ces portraits jaunis par le temps, le personnage tient dans ses mains l'un de ces reptiles dont la simple évocation fait frémir certains.
A Clermont-Ferrand, au début du XXème siècle, on appelait cet olibrius Jean Serpent. De son vrai nom Michel Vergne, ce dernier s'était donné la lourde tâche de chasser serpents et vipères. Grâce aux recherches de Louis Saugues, on sait que le chasseur est né le 4 avril 1861 rue de la Tannerie à Clermont-Ferrand et qu'il est mort le 17 janvier 1921 à l'Hôtel Dieu dans la même ville. Il était connu comme le loup blanc dans la capitale d'Auvergne et faisait souvent le bonheur de la presse quotidienne régionale. Il arrivait même qu'on parle de lui au-delà des frontières auvergnates : « A la Belle Epoque, Michel Vergne faisait partie de cette longue série de personnages marginaux qui arpentait Clermont-Ferrand. Ils étaient des figures du quotidien des Clermontois et la presse s'en faisait l'écho ! » nous explique l'historienne clermontoise Anne-Sophie Simonet.

Et c'est vrai que les aventures de Jean Serpent pouvaient parfois amuser le lecteur. Quand le 9 juin 1895, le gaillard est victime d'un accident dans le tramway clermontois, il fait l'objet d'une « chronique locale » dans Le Moniteur du Puy-de-Dôme daté du 11 juin 1895, titrée « L'accident de Jean Serpent » : « Au retour d’une chasse fructueuse, Jean- Serpent revenait à Clermont sur un tramway dont la plate-forme était chargée de voyageurs. Le malheureux était forcé de s’appuyer sur.la chaîne qui, par mégarde, avait été mal fixée. Place de l’Observatoire, le tueur de vipères fut précipité sur la chaussée et dans sa chute se fit de gra­ves blessures à la tête. (…) Pendant ce temps les vipères, s’échap­pant des bocaux brisés, répandaient une grande alarme dans le groupe des curieux. Une chasse aux vipères fut vite organi­sée. Fort heureusement, toutes ont pu être tuées à coups de cannes. »

L'aventure est également reprise par Le Figaro daté du 11 octobre 1900. Dans les « Télégrammes et correspondances » qui relatent quelques faits de province dans le journal national, le chasseur de vipères se fait tirer le portrait en quelques lignes et ses exploits se mesurent au travers de chiffres toujours plus impressionnants les uns que les autres. Le « vipéricide » aurait également tué 400 vipères en une semaine à la veille de cet article publié dans La Croix du 23 avril 1903: « Ce sport n'est pas toujours sans danger et notre chasseur de reptiles porte sur le corps la trace de 25 morsures reçues au cours de ses dangereuses expéditions. Trente-deux mille, tel est le nombre des vipères détruites par Jean Serpent. » Ses morsures semblent passionner les foules et méritent qu'on imprime chacune d'elles : « Un personnage bien connu des Clermontois et des touristes, Jean « Serpent », le destructeur de vipères, a été mordu hier par un de ces reptiles dans le parc du château de Mirabelle, à Riom. Il a été admis dans la soirée à l'Hôtel-Dieu de Clermont-Ferrand. Son état inspire de vives inquiétudes. » peut-on lire dans le journal.
La chasse des vipères lui coûte donc quelques blessures mais ne lui rapporte pas grand chose, à part la gloire. Dans une chronique du journal Le XXème siècle datée du 17 août 1908, l'homme est décrit petit, des yeux bleus faïence et le visage buriné par le soleil. Quand le journaliste Paul Coguet rencontre Jean Serpent, ce dernier est âgé de 48 ans et sa carrière de chasseur va bientôt prendre fin. Le jour de leur rencontre, Jean est à Saint-Nectaire où il a attrapé pas moins de 120 vipères que la Société des eaux thermales lui a payé un franc pièce. Le journaliste s'interroge : « Combien gagne-t-il ? Peu ou presque rien (…) Quelques communes lui donnent 25 centimes par têtes de vipères, d'autres un franc. Alors c'est pour lui le pactole, surtout quand l'année est bonne. En 1907, il a pris 1500 vipères. » Le journaliste compte lui aussi le nombre de morsures qui s'élève désormais à 37. Nous sommes en 1908 et Jean Serpent a décidé de tout attraper cette année : « Couleuvres, vipères, lézards... Un professeur de l'académie de médecine de Toulouse lui donne une haute paie de 2 francs par mère pleine. Aussi le voit-on en cette saison grimper dans la montagne, sonder les fourrés et retourner les pierres. Jean Serpent s'est constitué en dehors des prix officiels une petite clientèle particulière qui chaque année fait appel à son intrépidité, car il est courageux. »

Son courage lui a d'ailleurs joué des tours. Le 24 juillet 1896, il se retrouve sur les épaules d'un funambule indien du nom de D'Jelmako à plusieurs mètres au-dessus du sol de la Place de Jaude de Clermont. « Le clou a été le passage de la corde avec Jean Serpent sur ses épaules. L’un portant l’autre, ils ont passé sans encombre, et il faut avouer qu’un soupir de soulagement est sorti de toutes les poitrines quand D'jel­mako est arrivé sur la plate-forme qui se trouvait à l’extrémité de son câble. » raconte le quotidien L'avenir du Puy-de-Dôme du 25 juillet. Pour cette expérience qu'il n'a pas voulu renouveler le lendemain, notre chasseur a récolté 80 francs, et autant de vipères qu'il ne faudra pas dénicher.

Mais aussi doué et courageux soit-il pour attraper les reptiles, Jean Serpent n'est pas irremplaçable. Alors que la guerre fait rage dans le monde entier, à Clermont-Ferrand, Michel Vergne passe la main à un certain Champclos. Les traces de cette passation de pouvoirs sont inscrites dans les colonnes du Figaro en 1920, quand le portrait du nouveau chasseur de vipères clermontois paraît : « Il s'appelait Champclos. Beaucoup de gens, du reste, l'ignorent dans le pays et lui donnent le nom de son prédécesseur : ils l’appellent Jean Serpent. Ce prédécesseur est aujourd'hui trop vieux pour courir les routes et dénicher des serpents dangereux sous les pierres ; il vivote en vendant des indicateurs de chemins de fer aux terrasses des cafés ; et c'est Champclos qui, depuis huit ans, a repris la suite de ses affaires. »

Jean Serpent faisait partie d'une petite clique de pittoresques clermontois dont il ne reste aujourd'hui que quelques lignes dans de vieux journaux et le portrait sur d'anciennes cartes postales. Notre chasseur de vipères partageait l'affiche avec « Victor le Violoneux » ou encore « Jean la flûte ». Jean Serpent est parti après tous les autres et, comme le concluait le quotidien L'Avenir du Puy-de-Dôme ce triste jour de janvier 1921, « c'est un peu du vieux Clermont qui s'en est allé. »

patrice

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